Pseudo-rémission et trouble alimentaire

Ou comment sauver les meubles avec 20 lbs.

Plusieurs m’ont écrit pour savoir comment on se portait, lui et moi.  Je suis restée silencieuse, j’en suis désolée. Puis, Facebook m’a envoyé des souvenirs:  des photos de moi, des moments de vie bien marqués dans le temps, car tellement souffrants. Des photos où je me trouve jolie. On dit malade, je dis mince… Allez savoir.

Facebook m’a aussi envoyé des souvenirs de ce blog. Des billets, plein d’espoir. Deux ans et demi depuis le premier texte… 26 ans de maladie. Une maladie qui a changé avec le temps, une maladie bien enracinée à l’intérieur de moi. Une maladie qui m’a volé tellement de temps, d’années, de moments… 

Je ne voulais pas m’y remettre, je ne voulais plus en parler… Parce que je suis toujours assise sur ce divan du cinquième chaque semaine, parce qu’on me pèse toujours sur cette même balance et parce que je dis encore les mêmes incohérences à ces gens si bien formés et si intelligents.

Vous savez?  Je l’ai fait leur thérapie. Cette année je l’ai fait, « faire confiance à la méthode ».  Leur « essaie et tu verras ».   Tenter de manger 3 repas et 3 collations. Reprendre du poids, reprendre un rythme normal de vie.

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Alors me voici, un compte en banque bien vide, 20 lbs en plus et toute aussi torturée de l’intérieur. L’obsession de perdre à remplacer celle de maintenir. Les comportements demeurent. Je mange et les crises arrivent tout de même. On m’explique qu’il n’y a pas que la vraie privation alimentaire. Il y a aussi la privation cognitive.  Torture intellectuelle…  On me l’avait cachée, quand on m’a dit « ESSAIE ET TU VERRAS ».  L’idée que, même si l’on mange normalement, si notre tête pense, calcule, réduit… On aura tout de même des crises. Alors crises pour crises ? J’aimais mieux quand j’étais en sous poids.

Autour de moi, je sens le soulagement.

J’ai repris des couleurs, on dit « ouf ».  J’ai pris une grandeur dans mes vêtements, on dit « ouf ».  On ne me demande pas comment je vais, on ne me demande pas si c’est difficile. On dit « ouf, tu sembles radieuse! »  Et on change de sujet, rapidement…  Avant que j’aie la chance de dire que je déteste cela, que je ne suis pas bien, que j’ai mal, encore.

J’entends « fiou », j’entends qu’enfin je me suis calmée. J’ai arrêté de chercher l’attention. On l’a échappé bel quoi, enfin. Pourtant, c’est le plus difficile. Reprendre, ressentir… Ne pas s’aimer. Mais on n’en parle pas. Une grandeur de pantalon, un beau bilan sanguin, ça contente les gens, ça sauve les apparences.

Et les gens…

Ah… 

#lesgens

et leurs commentaires.

Apparemment, tout le monde me trouvait trop maigre et tout le monde me mantait car, maintenant, ils m’en parlent de cette prise de poids si merveilleuse…  Ils ont l’œil qui s’illumine, ils se surprennent de me voir ainsi. Ils sont ravis…

Et moi, je meure.

Je crève.

D’humiliation.

Reprendre du poids, changer ce corps qui nous satisfaisait pour en accepter un nouveau dont on ne veut pas. S’aimer « quand même », s’accepter « malgré ». Je dis encore non, alors ça serre à l’intérieur.  Alors je me prend en photo, pour savoir.  Je me lève la nuit pour me regarder, me toucher.  Toucher ce qui les fait tous jubiler et qui, moi, me torture continuellement.  Je reste éveillée tard, avec lui, et ensemble on  retombe dans tous nos comportements. 

On crie haut et fort aux femmes plus rondes de se trouver belles ainsi, de s’accepter.

F*** les autres.

Tu es belle et tu te fous de ce que les gens pensent.

Moi je n’ai pas le droit de dire cela. Apparemment, ce « F*** les autres » ne s’applique que dans le plus, pas le moins. Moi, je m’aimais plus petite, les os qui pointent, les joues qui creusent. Mais moi… Je ne peux pas dire F*** à tous. Parce que ça dérange. Parce que la maladie pense et parle à ma place.  Alors on se rejouit de cette prise de poids, on se réjouit de me voir au restaurant, et…

On me dit F*** si tu ne t’aimes pas comme cela.

Une réflexion sur “Pseudo-rémission et trouble alimentaire

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