Une parmi tant

Parce que « les gens heureux n’ont pas d’histoire »

wp-1474840263889.jpg

Les gens heureux n’ont pas d’histoire.

Les gens normaux…  Ceux qui n’ont pas de monstre sous leur lit, ceux dont la vie n’est qu’anecdotes et dont les émotions ne font pas boule de neige depuis l’enfance.

Le récit de ma vie, moi, occupe un cartable entier dans une tour du centre-ville.  Un cartable noir, une étiquette blanche affichant mon nom, une armoire métallique à côté d’une balance qui donne froidement un poids au centième près.  Des centaines de pages, d’annotations, de commentaires.  Des milliers de mots lourds de sens, criant de souffrance.  Dans cette armoire : des dizaines et des dizaines de cartables, tous pareils, serrés les uns aux autres.  D’autres histoires.  Des histoires tant différentes que similaires.

Des histoires…

De gens moins heureux.

On dit que le trouble alimentaire est un symptôme.  Le symptôme d’un mal ancré profondément.  L’évitement maladif du mal né de cette histoire difficile, trop souvent refoulée ou carrément rejetée.  Tous ces petits moments de vie.  Toutes ces petites parcelles d’histoire misent bout à bout qui ont mené à l’émergence de la maladie, à la naissance d’une entité à part égale.  Une histoire que je croyais banale.  Une histoire à laquelle je me suis habituée mais qui fait pourtant sourciller…  Une histoire dont j’oublie souvent les détails, dont j’omets des parties importantes.  Une histoire qui se dessine en une pyramide.  Du sommet, je contemple la maladie, les relations et cette histoire d’enfance devenue d’adolescence qui se positionne comme base de la femme que je suis aujourd’hui.  Cette base fragile, qui me fait trembler au sommet.  Une histoire qui me laisse maintenant en marge des autres, des sans histoire…

wp-1474839833826.jpg

Être normale.

Qu’est-ce que cela veut dire?

Être pareil, calme…  Invisible.  Entrer dans le moule.  Ne pas faire de vague, ne plus attirer l’attention.

« Vas-tu manger? »

« On peut sortir? »

Ne plus déranger…

Ne plus avoir son nom sur un cartable du centre-ville…

En thérapie, j’ai souvent comme devoir l’exercice de les observer eux : « les autres ».  Ceux qui mangent normalement et qui n’ont pas d’étiquette ni de nom, ni de maladie.  Ceux qui ne se pèsent pas dans ce petit local du cinquième, armés de deux spécialistes.  Ceux qui prêtent attention aux conversations auxquelles ils participent, sans penser aux calories, aux aliments, aux quantités.

Ceux qui déjeunent quand même…

Le lendemain.

Vous qui mangez par faim.  Vous me fascinez.  Au moment où j’écris ces mots, je suis assise au café près de chez moi.  Bondé.  Des dizaines d’histoires, des dizaines de visages anonymes.  De tous les âges, de tous les milieux.  Tous réunis, presque tous seuls.  Quel est le monstre sous leur lit?  Ont-ils leur nom sur un cartable du centre-ville?  Pourquoi sont-ils ici?  Moi, je suis dans ce café parce qu’être à la maison m’est difficile.  On me connaît.  On connaît mon café écrémé.  Je suis cool, j’écris.  Tout cela est ridicule…  Je ne suis pas urbaine dans ce café, j’ai peur.

J’aime le drame.

J’invente leur vie.

Cette histoire cachée.

Ce « si les gens savaient».

Ah!  Si les gens savaient.  Les regards, les opinions, les persécutions ressenties.  Point de rassemblement de tous les amis du monstre.  On se sent observé, deviné.

Ceux qui savent…

Ceux qui pourraient savoir…

Ceux qui devraient savoir…

wp-1474840270648.jpg

 Les autres et leurs sacrées saintes opinions.

Et puis quoi?

Ils me jugeraient?  Seraient soulagés?

Ils se sentiraient peut-être moins seuls…

Ils s’ouvriraient peut-être sur leur propre histoire.

Alors je me demande.  Combien sommes-nous à être seuls, mais réunis sans le savoir?  Serrés les uns aux autres, comme ces cartables de vie, à ne savoir que faire de nos étiquettes, à arpenter les rues et les cafés car être à la maison est trop difficile.  Combien à s’étourdir encore et encore.  À être cool, quand on a peur.  Vous m’écrivez beaucoup.  J’aime ça.  Ça me touche et m’inspire.  Nous sommes plusieurs à avoir une étiquette, qu’elle soit collée ou non à un cartable du centre-ville.  Et, vous demandez souvent : que faire?

Que faire?

S’ouvrir.

Accepter son histoire.

Apprendre à l’aimer, à s’aimer.

Faire mentir cet adage et en ressortir grandi.

Et fier!

Parce qu’au final…

Les gens aux histoires sont ceux qui ont le plus à raconter, qui inspirent, qui fascinent…

Qui rendent heureux.

Une réflexion sur “Une parmi tant

  1. Je ne connais personne sans histoire… personne sans blessures ni cicatrices… Donc personne n’est heureux? Les gens heureux n’ont-ils vraiment pas d’histoire? J’en doute! Mais « tout le monde est malheureux, tam ti delidelam… Tout le monde est malheureux tout le temps… » chante notre poète national. Tout le monde a ses moments de lumière et ses « instants de lucide-di-di-dité » plus sombres (Jean Leloup). Je pense en fait que chacun découvre ses monstres. Certains les domptent à grands coups de psychanalyse, d’autres à l’aide de moyens ou substances plus ou moins efficaces (et ils sont nombreux). Les techniques d’apprivoisement des monstres sont aussi variées que les monstres eux-mêmes. À chacun son combat et vive le bonheur à l’arraché! Courage! (et joie, paix et harmonie quand elles passent) xxx

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s