À bout portant

Le poids d’un regard

Foudroyée, transpercée.  Je me sais ébranlée à chaque fois.  Tel un coup de vent, une secousse qui me fait perdre pied un instant.  Je peux le sentir traverser tout mon Être.  Il s’infiltre, s’immisce puis juge.  Ce regard…  Il cherche à savoir plutôt qu’à saisir.  Il fouille et il fouine.  Il veut nommer, étiqueter.  Il ne désire pas comprendre, ça ne l’intéresse pas.  Il ne comprendrait pas de toute manière.   Au café du coin, au restaurant, ce regard parfois bienveillant, trop souvent ancré de pitié.  Tous les jours je le vis. Une attention déplacée qui murmure que quelque chose ne va pas.  Je sens le jugement se poser sur ma silhouette, sur mes habitudes, sur mes comportements.  Je dérange.  Est-ce uniquement une impression?  Peut-être…

On dit que perception est réalité…

Ce regard…  Je le fuis autant que je le cherche.  Je le soutiens.  Je veux savoir moi aussi, savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils observent.  Je voudrais leur plaire…  Incapable de vivre pour moi-même, frêle, je n’existe que dans leurs yeux.  Je suis coiffée, maquillée, je semble assurée, mais j’ai le vertige.  Dieu que j’ai mal au cœur.

Le regard des autres pèse, mais le mien se fait encore plus lourd.  Bien plus cruel, bien plus dur, sans pitié.  Il juge tant le corps que l’esprit.  Folle?  Extravagante?  Il me trouble…  Tout autant que de ne pas savoir s’il est juste.  Je ne discerne plus ce qui est réel, je crois.  Bouleversée, je doute avoir la bonne perception.  On dit que les gens aux prises avec le même monstre que moi ne se voient pas clairement, que leur vision est altérée, troublée.  Je crains de ne pas me voir.  J’ai peur de ne plus me voir comme je suis.  Mon miroir en est un de foire qui truque mon reflet au gré des humeurs, influencé et embrouillé par la folie des émotions.

J’ai peur de voir la chair alors que vous ne voyez que les os.

Je doute, ça me terrifie.

Et puis il y a lui…

Ce regard qui ne devrait pas avoir tant d’importance, qui ne devrait pas prévaloir au mien.  Mais pourtant…

Précis, attendu, désiré, tant convoité.  Celui qui me fait revivre un instant.  Le sien.  Celui que je voudrais sentir gorgé d’amour.  Celui qui n’aurait d’yeux que pour moi, pour ce corps que je voudrais parfait pour lui.   Je sens ses mains sur moi, sur mon corps amaigri.  Il touche mes os.  Je le sens et j’ai peur.

Et tous ces regards, ils me grugent et me volent une partie de moi, jour après jour, gramme après gramme.  Ils sèment le doute.  Je suis jolie, je suis monstrueuse.  Je m’aime, je me hais.  Je sors faire du sport, mal dans ma peau.  Un commentaire, une remarque, une question même anodine…  Si on ne se connaît pas, je subis, j’endure.  Si c’est le cas, je rugis, je bondis.  J’explose en milliers d’éclats de fureur, incapable de n’être belle que pour moi et d’assumer ce corps, quel qu’il soit…

Pourquoi?

Car cette souffrance ne vient ni du corps, ni de la nourriture.  Elle vient de l’esprit, du cœur, de toutes leurs blessures réunies et c’est ce qui tue en un seul regard.

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