Ceux qui m’aiment

La souffrance de l’autre ou les victimes collatérales du monstre

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Il y a nous, il y a le monstre sous notre lit et il y a ceux qui nous accompagnent. Ceux qui subissent. Les témoins de la chute. Les victimes silencieuses de notre dégringolade. Ces spectateurs qui nous regardent nous détruire et nous éteindre en étant totalement impuissants, incapables de nous apaiser et ce, jour après jour.

Je les vois, ils sont là…

Ils me regardent m’effriter, m’effacer, disparaître.

Je vois l’inquiétude dans leurs yeux. Je sens la peur.

Pourtant…

S’ils disent blanc, je vois noir. S’ils me tendent une perche, je refuse. S’ils m’ignorent, je les cherche. Je suis fragile et réactive. À contre-courant, brisée, enragée. Je suis affamée. Affamée d’amour, de douceur, de calme. À fleur de peau, continuellement, je sens mon âme qui brûle, mon corps et mon cœur prêts à exploser. Être avec moi est éreintant. Être moi est accablant. Je voudrais m’apaiser, me calmer. Je voudrais que le temps arrête une minute, une seule et que, tous ensembles, on se repose un instant…

Pour être avec moi, il faut être robuste et solide…

Pour vivre avec moi, il faut être tolérant et aimant…

Pour vivre avec un personne qui vit un TCA, il faut être patient, discret et se mettre de côté. Il faut accepter que son rôle soit de garder un climat agréable dans le foyer tout en gardant une distance et une réserve face aux comportements qui choquent.

Il faut aimer abondamment pour vivre avec une personne qui souffre autant. Il faut l’aimer sans compter, sans surveiller et surtout, sans juger. Il faut aimer sans condition, au jour le jour, une minute à la fois, une seconde à la fois en étant conscient que les comportements et les sentiments de l’autre peuvent nous exploser au visage à tout moment. Il faut accepter des comportements aussi incompréhensibles qu’insensés. Il faut aimer assez pour se laisser heurter émotionnellement et même verbalement sans répliquer, en comprenant tant bien que mal que c’est la maladie. Il faut être assuré et rassurant pour aimer une personne tant fragilisée. Il faut être le calme dans la tempête. Les racines de cet arbre malade. Le gardien du monstre encore caché. Il faut attendre sur le côté, en retrait mais accessible et préparé. Préparé pour le « ce jour-là » de l’autre. Prêt pour cet instant de rebond. Ce premier pas vers la guérison. Accepter qu’en temps et lieux le bon moment viendra de lui-même et que la lumière réapparaîtra dans la maisonnée. Un jour… Quand l’autre le décidera, quand il y sera rendu.

Pas avant…

On dit que pour guérir, il faut oublier les comportements, ne plus leur accorder d’importance et s’employer uniquement à soigner le mal qui se cache dessous. Lorsque le vide sera comblé, le reste se calmera, s’atténuera. Pour ceux qui nous aiment, cela signifie nous sentir disparaître graduellement, doucement, jour après jour, gramme après gramme, en étant témoins d’aberrations aussi illogiques que troublantes et tout ça, silencieusement, seuls avec leur propre désarroi. En silence, pour ne pas augmenter l’anxiété, pour ne pas en rajouter, pour ne pas réveiller le monstre davantage…

J’ai cette personne remplie d’amour qui m’accompagne. Il est là, mais je ne le vois pas…

Mon quotidien c’est la faim, l’anxiété, la fatigue et la culpabilité.

Ces sentiments ont fait de moi une autre personne, prompte, irritable, réactive et surtout incapable de prendre le moindre recul face aux situations. Je suis incapable de m’arrêter, de m’apaiser, jamais. Je suis émotive, susceptible et réactive sans pour autant être sensible à mon entourage. Je réalise que la dernière année restera assurément le moment de ma vie où j’aurai été la plus malveillante, déplaisante, lourde. Mon énergie ne va qu’à me contrôler, à contrôler le monstre sous mon lit.

À vous qui m’accompagnez…

Je vous aime, n’en doutez pas.    J’essaie seulement de garder la tête hors de l’eau. J’essaie de ne pas me noyer. Je ne me vois pas alors comment pourrais-je vous voir? En ce moment je ne vis pas, je survis… À cent milles à l’heure.

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Se combattre

Cette violence qui abîme le corps et l’esprit

Souffrir de troubles alimentaires, c’est vivre avec une fatigue quasi chronique. La fatigue du corps et de l’esprit qui m’accompagnent à longueur de journée. Quand j’ai appelé pour demander de l’aide, c’est l’une des premières choses que j’ai dites:

« Je suis tannée d’être fatiguée, d’avoir froid. »

Aujourd’hui a été une journée particulièrement éprouvante pour moi et ma vision en est peut-être assombrie, mais je crois que plusieurs comprendront, s’identifieront.

Mon corps et mon cœur sont épuisés, vannés, accablés…

Tout d’abord, il y a la fatigue physique. Celle de ne pas manger suffisamment. Se sentir étourdi, manquer d’énergie. La fatigue physique aussi qu’amènent les comportements compensatoires (vomir, jeûner, faire de l’exercice, prendre des laxatifs, etc.). C’est difficile pour le corps, plus qu’on peut l’imaginer. Il y a aussi, contrairement à ce que certains peuvent croire, la fatigue physique de manger exagérément. On se sent mal, lourd, gonflé. On a mal au ventre, mal aux mâchoires (oui!).  Dans mon cas comme pour plusieurs, c’est la combinaison des deux qui me tue. L’alternance des comportements… Manger excessivement, puis jeûner ou faire des purges interminables. Le tout, parsemé d’autres comportements compensatoires de toutes sortes. Le corps ne connaît alors plus ses limites, ses capacités.

Je me brûle et ça me gruge de l’intérieur.

Puis, il y la fatigue émotionnelle. Bien pire et plus envahissante que la fatigue physique. Celle de penser, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, au même dossier. Le focus total sur la nourriture et le contrôle de soi. Ce contrôle excessif qui engendre la compulsion et donc la culpabilité. Tout ça, au quotidien, est terriblement épuisant.

Chez les gens comme moi, les troubles alimentaires prennent le dessus sur la raison et nous rendent alors totalement illogiques et contradictoires. Il suffit d’observer une personne souffrant d’un TCA pour s’en apercevoir. Au cours d’une même journée, j’en viens même à me percevoir physiquement différemment selon le moment.

Je me trouve trop maigre ou on m’a fait un commentaire X.

Je me dis, sur le coup, que j’aimerais reprendre quelques grammes alors je mange un morceau, comme si ma silhouette allait se modifier instantanément. Puis, la peur m’envahie. Déjà, je me vois autrement et je suis terrifiée. Cette peur est viscérale, démesurée et se change rapidement en sentiment de désespoir et de laisser-aller total, surtout en cas de crise alimentaire.

Pour être bien claire, souvent, j’explique à mes amies que je me contrôle, contrôle, contrôle par peur du monstre, mais qu’au moindre écart c’est : « Tant pis, tout est déjà gâché! » Et, c’est cette crainte irrationnelle de prendre du poids qui crée, chez moi, un besoin surdimensionné de contrôle.

Le monstre, je le connais…

Je le crains, car je sais de quoi il est capable.

C’est cette peur et cet abandon en moments de crises qui me rendent complètement incohérente et qui souvent me font me priver quand j’ai faim ou manger quand j’ai déjà bien trop mangé. C’est cette peur de moi qui me fait faire du sport après avoir constaté une trop grande perte de poids ou manger quand je suis découragée du chiffre qui s’affiche sur la balance. C’est la peur de ne plus avoir le contrôle et de me faire du mal, encore.   De faire du mal à ceux que j’aime. Une peur irréelle et irrationnelle, presque vivante, qui module tous mes comportements. Vivre avec un TCA, c’est se battre contre soi-même et se faire violence à longueur de journée.

Et croyez-moi, vivre dans la peur de soi, tous les jours, c’est éreintant.

Cette fatigue, bien souvent, prend le dessus sur les autres événements de la vie. Souvent, je n’ai pas d’énergie pour d’autre choix ou réflexions car toute mon énergie mentale va déjà à vivre avec les troubles et les gérer au quotidien.  Et finalement, la fatigue ultime est de penser à tout ça, toute la journée, tous les jours et de se coucher en constatant à quel point tout cela ne fait aucun sens.

Exister au gramme près

Mesure, gramme, poids et obsession

La balance…

Cliché ultime du trouble alimentaire. Emblème d’une maladie sournoise et malicieuse. Je la déteste, mais elle fait partie de ma vie. Comme une relation amoureuse toxique à laquelle on est incapable de mettre fin. Elle décide pour moi. Elle dicte le moindre de mes comportements, elle module mes agissements tout au long de la journée. Manger ou ne pas manger, boire ou ne pas boire, faire du sport ou non, être heureuse aujourd’hui ou pas. Jour après jour, elle influence mon humeur, génère des crises, provoque des drames ou elle m’apaise et me soulage. Alors, comme une victime, je me pèse… 10, 20 fois par jour. En me levant, avant et après avoir mangé, avant et après être passée à la salle de bain ou simplement parce que je passe devant.

Je sais à quel point c’est caricatural.

Ma psychologue me demande si je vois à quel point c’est excessif. Mais bien sûr que oui! Je le réalise, je le comprends, mais je ne le contrôle pas. Je suis intelligente et capable de discernement. Je sais bien qu’on ne devrait pas suivre ses variations de poids au gramme près. On ne peut contrôler à ce point son corps. Seigneur! Je le sais…

En vérité, je ne contrôle rien dans ma vie. J’ai perdu l’emprise sur moi-même et ça me tue. Je n’ai plus de repère, je ne vois plus le phare. Alors, je m’accroche à cette terrible amie qui me dit, à la minute près, au gramme près, comment je me sens.

Et elle est futée la balance…

Elle a des amies, partout, dans toutes les maisons. En plus, elle et ses copines ne disent pas toute la même chose, elles s’amusent. Elles rigolent et prennent plaisir, d’un endroit à l’autre, à me faire perdre patience, à m’angoisser. Alors, le monstre sous le lit calcule. Chez elle, je fais « + 5 » mais au gymnase « au moins – 5 ». Je réalise à quel point, pour une personne qui ne se pèse qu’à l’occasion ou pas cela peut paraître excessif et extrême. Encore une fois, je suis une caricature, totalement dans l’exagération. Mais tout est là, c’est exactement ce que sont les troubles alimentaires… Compenser le vide par l’excès.

On m’a dit que les personnes vivant avec un TCA sont toujours en haut ou en bas. Elles ne tolèrent pas le gris. C’est noir ou blanc et elles changent d’idée ou de sentiment à la minute près, voire à la seconde parfois. Tout cela, pour le ressenti, pour avoir enfin l’impression d’exister, de vivre. Pour ne plus simplement être spectateur de sa vie, mais y prendre part. Pour que l’émotion, la plus puissante possible, vienne combler ce vide si profond. Pour avoir l’illusion qu’on peut reprendre le dessus sur son corps et sa vie, alors qu’au fond, c’est l’exemple parfait, la preuve même, du manque de recul et de la perte de contrôle totale qu’amène la maladie.

Mais tu sais, chère amie métallique, je ne veux pas disparaître. Je vois le nombre que tu affiches diminuer, ça me fait peur et plaisir à la fois, mais je ne veux pas disparaître. Je combats mes démons tous les jours, je me contredis dans mes actions et paroles à longueur de journée, de haut en bas. Mais je veux exister, sans toi, sans le monstre, juste pour moi. Et tu verras, un jour, tu seras au placard.

Tu as gagné plusieurs batailles, mais je gagnerai la guerre!

…de te laisser parler d’amour

Quand l’amitié soigne ton cœur et ton corps

wp-1461604069598.jpgJ’ai envie d’écrire sur l’amitié aujourd’hui. La vraie, authentique et sincère amitié. Celle qui subsiste et qui devient encore plus puissante dans le « pas beau », dans le « deep ».

 L’amitié brutalement honnête, mais affable et indulgente. L’amitié où l’on se sent accueilli et accepté en dépit de nos états de corps et d’âme.   Cette amitié, ce n’est pas partager nos histoires d’hommes à travers les restos urbains de Montréal. C’est sortir de chez toi, en urgence, les cheveux gras lissés et vêtue de tes plus beaux habits mous parce quand je t’ai téléphoné, j’étais stationnée devant ton appartement, les enfants qui dormaient à l’arrière.

« Je ne peux pas retourner chez moi, je ne peux juste pas. » Mon ton était posé, mais je bouillonnais.

Tu m’as répondu « j’arrive dans 2 minutes » et effectivement, deux minutes plus tard tu t’asseyais à ma droite. Alors on roule. On roule et roule encore. Je passe devant une clinique spécialisée en troubles alimentaires, rue Bernard, exprès. Je te dis que je vais possiblement les appeler histoire de prendre « l’information ». En crise toute la nuit, là, je n’en peux plus. Je suis totalement dépassée.  Je me sens terrassée et envahie par ce que je vis. Littéralement!

« Va sur Côte-des-neiges, on va prendre un café chez McDo. Les enfants joueront dans les jeux. » C’était l’idée du siècle, la solution parfaite, lancée par la fille qui aime les restos chics.

 Ce jour gris, belle amie, tu ne m’as pas jugée. Tu m’as écoutée, sans poser de questions, sans sembler étonnée ou choquée. Tu n’as pas donné ton avis. Tu n’as pas, non plus, souligné mes yeux gonflés et rougis par les crises.

Tu ne m’as pas offert de manger. Merci.

Tu m’as regardée commander uniquement un café. Tu es restée assise dans la section jeux d’un McDonald’s, par terre, sur ton manteau blanc, à siroter des cafés pendant plus de deux heures.   Tu m’as écoutée parler de boulimie, le sujet « pas beau », celui qui est « deep », le monstre sous mon lit. Tu as fait tout ça, sans même froncer un sourcil.

J’ignore comment tu as vécu cette journée.

De mon côté…

J’ai senti à quel point, malgré mon malheur, je suis l’amie la plus comblée sur terre.

À chaque fois

Parce que « manger » revient tous les jours

wp-1461499076344.jpgJe me sens agressée. Je suis contrariée, en colère. À chaque fois c’est moi, envers et contre tous. Ils m’agacent! Ils mangent, constamment, aisément et sans se poser de questions. À chaque fois, je crois qu’ils se moquent de moi, qu’ils ricanent et me font un pied de nez. Pour eux, toutes les raisons sont bonnes pour grignoter, aller au restaurant ou prendre un verre.

Moi, je trouve qu’ils mangent trop souvent. Eux, trouvent que je mange trop peu, beaucoup ou bizarrement, selon la journée. Notre perception de la nourriture diffère à présent. On ne se comprend plus. Je sais bien que c’est moi qui peine à saisir la situation, mais je suis trop fière pour l’admettre. Apparemment, ma vision de la nourriture et de la faim est altérée par les TCA. À ce qu’il paraît, je ne me vois pas avec les mêmes yeux qu’eux. Nous n’avons plus le même regard. Je ne me vois pas. On dit même que je ne pourrais plus identifier ma propre silhouette de façon juste sur un dessin. Ça me paralyse. Ça m’angoisse et m’enrage.

Pour les gens comme moi, enragés et apeurés par le monstre qui vit sous leur lit, chaque sortie alimentaire est une source d’anxiété. À chaque fois, c’est compliqué! À chaque fois, je suis tourmentée. Je réfléchis, j’analyse, j’organise, je programme mais surtout, j’appréhende. À chaque fois, c’est un nouveau dossier à gérer, un événement à planifier. Comment mentir, choisir ou parvenir à faire mon assiette moi-même? Comment éviter, minimiser, sans que ça ne paraisse? Et choisir au restaurant… Quoi? Certainement pas ce dont j’ai envie. Je mangerai ce qu’il y a de plus petit et de plus léger au menu et déjà, je sais que ce sera trop. À chaque fois, tant ma tête que mon cœur sont angoissés, car ils savent très bien être dans l’erreur. Ils voient l’incohérence. Ils savent que la situation est alarmante. Que je n’ai plus de recul. Que, comme je l’écrivais plus tôt, ma vision est complètement altérée et ça…

Savoir qu’on perd ses repères, c’est terrifiant!

À chaque fois…

À la brûlerie du coin avec une amie, je choisi un latté écrémé, sans sucre. Elle, elle choisit un croissant avec son café. Sans se poser de questions, sans lire sur l’emballage, sans questionner le pauvre employé sur le contenu du dit croissant. Elle fait tout ça facilement et simplement parce que pour les gens « normaux » c’est facile et simple. Une personne « normale » peut se commander un croissant dans un café. C’est d’une banalité aussi stupéfiante que mon incapacité à le faire. Je ne peux plus me choisir une grignotine avec mon café. Je calcule… Combien de calories? Combien de temps d’exercice? Combien de temps sans manger? Il y a la peur aussi, la peur de ne plus pouvoir s’arrêter. La peur d’exagérer et de se sentir fautive, coupable. Ainsi, souvent, je laisse tomber devant la complexité de la tâche. Plus simple et moins anxiogène de ne pas manger. À chaque fois, ça me frappe brutalement, une personne « normale » devrait pouvoir manger un croissant avec une amie sans se blâmer. Encore et toujours, c’est d’une banalité ahurissante.

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Cette histoire n’est qu’un exemple de ce que les personnes souffrant de TCA vivent tous les jours. Il y en a des dizaines voire des centaines de situations comme celles-ci. Pourquoi? Parce que manger fait partie du quotidien et parce que, pour ceux qui souffrent comme moi, le quotidien est une bataille entre les besoins du corps, la logique de l’esprit et les blessures du cœur.

Et c’est comme ça, toutes les semaines, tous les jours. On se brûle de tous les sens. Pour chaque événement, on dépense la moitié de notre énergie à l’appréhender et l’autre à le vivre dans l’anxiété. Et c’est comme ça…

À chaque fois.

Faux-self

Cette autre moi, celle qui marche à mes côtés

Je le lis partout, les personnalités boulimiques-anorexiques ont un immense « faux-self ». Un « front » comme on dit. Un masque qu’elles portent au quotidien. Ce masque est, apparemment, la raison pour laquelle j’ai constamment l’impression que mon esprit déambule à côté de moi, comme s’il était totalement en dehors de mon corps. La raison pour laquelle j’ai toujours le sentiment d’être en représentation, de vivre ma vie comme si je la jouais au théâtre. Parfois, j’ai l’impression de ne pas ressentir mes propres pas, comme si je flottais au lieu de marcher.

Vraisemblablement (et si j’ai bien compris), ce « faux-self » est la raison pour laquelle certaines personnes boulimiques-anorexiques croient parfois avoir un dédoublement de personnalité et sont donc incapables de se connecter à leur réelle identité, à leurs propres besoins. C’est lourd, mais c’est tout autant vrai que frappant chez moi. Je suis incapable de faire les choses pour moi, de prendre une décision uniquement pour moi et mon bonheur. Je suis toujours réactive. Toujours à susciter une réaction. À contrecoups, inlassablement. J’agis pour faire réagir. Presque tout ce que je fais ou dit est destiné à moduler le comportement des autres. Mes amies me le demande pourtant constamment « Qu’est-ce que tu veux, toi? ». La vérité est que non seulement je l’ignore, mais ça me paraît complètement superflu.

Ce fameux « faux-self » me suit partout…

Lors d’événements anxiogènes (la bouffe, pour ne pas la nommer), c’est pire.

Je suis assise à table pour un souper familial classique. Tout le monde mange, de bonne humeur. Je regarde le peu que j’ai mis dans mon assiette et je trouve que c’est déjà trop. C’est trop et pourtant j’ai faim. J’ai faim, je ne veux pas manger et je sais à quel point c’est irrationnel. C’est ce qui est pénible je crois, savoir que c’est insensé. Ça bouillonne à l’intérieur de moi. J’ai peur de manger, peur de perdre le contrôle. Je m’en veux et je suis anxieuse. Je sais que ce souper peut se terminer de deux façons : je mange mon assiette rationnée et je repars « fière » ou je mange exagérément et j’en ai pour 3 jours à m’en remettre tant physiquement que psychologiquement. Pour une personne « normale » qui mangerait « normalement » lors de ce souper, cela peut sembler un stress inutile et d’une insignifiance aberrante. Mais, pour une personne habitée d’un trouble alimentaire, c’est le monstre caché sous le lit.

Tout le monde parle et moi je suis absente. Comme si je me regardais et contemplais la scène de l’extérieur. J’ai mon masque sur le bout du nez car toute mon énergie me sert à contrôler mon anxiété. Je ne suis pas présente en ce moment, je ne suis pas à cette table. Du moins, pas comme eux. Je fixe les gens, je leur parle, je les entends sans les écouter. Je ris, mais personne ne m’intéresse. Plus rien ne m’intéresse et j’attends simplement que le temps passe. Chaque minute me pèse.  J’attends que ce damné repas soit terminé et j’en veux à la terre entière.

20 grammes

« Pourquoi tu te fais mal? »

Cette question, je vais m’en souvenir.

Posée si simplement par une fille dans ce petit local du septième. Je comprends rapidement qu’entre « nous », il n’y aura pas de censure. Elle a 20 ans, 10 de moins que moi et elle est en rémission. Elle est venue au groupe ce soir-là pour faire le plein de courage car elle retourne sur le marché du travail. Elle me regarde l’air incrédule, avec un regard doux et plein de tendresse. Elle a la force de sa douceur. La rage des troubles alimentaires mêlée à une touche de résilience. Elle est encore fragilisée par sa vie et sa maladie, mais solide de voir la lumière au bout du tunnel. J’ai l’impression qu’elle a beaucoup cheminé, qu’elle a compris quelque chose qui m’ait encore inaccessible. D’elle, émane une compréhension et une acceptation de soi que je n’ai pas. Elle dessine pour contrôler son anxiété. Un homme qu’elle a vu dans le métro. Pour elle, le pire est derrière. C’est le calme après la tempête.

Elle soutient mon regard, comme si c’était la question la plus simple du monde. D’une certaine façon elle a raison, c’est simple… Les troubles alimentaires n’ont rien à voir avec la nourriture. Ils ne sont qu’une manifestation d’un mal être qui est en lui seul bien plus grave et troublant que l’envie de manger ou non. Je sais qu’elle comprend. Je sais que ELLE, elle le sait, à quel point ça fait mal. Elle le voit, à travers ma peau, à quel point c’est à l’intérieur que ça brûle, à quel point c’est mon cœur qui cri famine.

Je la fixe, je ne sais quoi lui répondre. J’aimerais avoir une pensée profonde, intelligente, qui pourrait expliquer toute la souffrance qui m’habite, mais je ne trouve pas les mots. Je voudrais trouver ceux qui illumineraient les visages autour de moi, comme une révélation profonde. L’épiphanie du septième étage. Mais, je n’en sais rien. Voilà! J’ai tout et rien à dire en même temps. Je reste silencieuse et je la fixe. Elle hoche la tête, me fait signe que oui.

Plus tard, ce soir-là, elle me dira que ce à quoi je m’attache pour être heureuse est superficiel, que je ne me connais pas assez pour suivre mes aspirations, écouter mes besoins, mes intuitions et éliminer les mauvaises personnes de ma vie. Rien de moins… Qu’il y a discordance entre ma vision du bonheur et mon réel besoin d’amour. Je lui réponds que, quand on est adulte, nos décisions ont un impact lourd en conséquence sur notre vie et celle de nos proches. Mais elle a raison… En quelques minutes elle a lu en moi, elle a trouvé les mots que je ne n’arrive pas à trouver seule. En un seul regard, en m’écoutant d’une seule oreille, elle m’a devinée. Elle l’a senti.

Je me repose souvent cette question: « Pourquoi je me fais aussi mal? Tant au corps qu’au cœur… » Je ne connais pas encore la réponse, mais j’ai espoir que, bientôt, sans pour autant avoir cette pensée profonde, mon cœur se portera un peu mieux.

Chère amie d’un soir,

J’ignore si nos vies se recroiseront, mais ce jour-là, tu m’as redonné au moins 20 grammes de courage.